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LA METAMORPHOSE D'ARACHNE
Ovide

traduit du latin par Puget, Guiard, Chevriau et Fouquer (1876)

 

 

 

 

 

                        Une seule pensée occupe Pallas, le châtiment de la jeune Lydienne Arachné, qu’elle savait lui disputer la palme dans l’art d’ourdir la laine en tissus. Arachné ne devait sa renommée ni à sa patrie ni à sa naissance, elle la devait toute à son art ; Idmon, son père, gagnait sa vie à Colophon en teignant la laine avide des sucs du murex de Phocée : sa mère n’était plus ; mais la bassesse de sa naissance l’avait assortie à cet époux vulgaire. Arachné s’était fait, par son travail, un nom célèbre dans les villes de la Lydie, malgré son humble origine, et quoique retirée dans les murs de l’obscure Hypépa : pour admirer ses ouvrages, souvent les nymphes du Tmolus désertèrent leurs côteaux couronnés de vignobles ; souvent les nymphes du Pactole désertèrent leurs eaux. On aimait à voir et les toiles qu’elle avait achevées et celles que sa main ourdissait encore : tant il y avait de grâce et de charmes dans son travail ! Soit qu’elle dévide en pelotons arrondis la laine encore informe ; soit que, pressé sous sa main, le fil y prenne en s’allongeant la mollesse et la ténuité des nuages ; soit que le fuseau rapide tourne entre ses doigts effilés, ou que son aiguille peigne sur la trame, on la prendrait pour l’élève de Pallas ; cependant Arachné repousse ce titre, et se défend, comme d’une honte, d’avoir reçu les leçons d’une immortelle : « Qu’elle vienne se mesurer avec moi, dit-elle ; vaincue, je me soumets à tout » .

 

 

                    Pallas emprunte les traits d’une vieille, et couvrant son front de faux cheveux blancs, appuie sur un bâton ses membres affaiblis ; elle aborde Arachné, et lui adresse ces paroles : « La vieillesse n’amène pas seulement des maux à sa suite ; l’expérience est le fruit tardif de l’âge. Ne dédaigne pas mes avis : tu peux prétendre à la gloire de surpasser tous les mortels dans ton art ; mais cède à une déesse ; implore, d’une voix suppliante, le pardon de tes blasphèmes ; désarmée par tes prières, elle te l’accordera » . Arachné, lui jetant un regard plein de courroux, laisse la trame commencée, et retient à peine sa main prête à frapper ; elle trahit sur son visage la colère qui l’enflamme, et répond à celle qui cache à ses yeux la divine Pallas : « Insensée, le poids de l’âge qui courbe ton corps affaiblit aussi ta raison ; c’est souvent un malheur d’avoir trop vécu. Si tu as une bru, si tu as une fille, fais leur entendre ce langage : je sais me conseiller moi-même ; et pour te convaincre que tes remontrances sont vaines, apprends que je n’ai pas changé. Pourquoi ne vient-elle pas elle-même ? Pourquoi se dérobe-t-elle au combat ?

— Elle est venue », dit alors la déesse, et, dépouillant les traits de la vieillesse, elle révèle Pallas. Sa divinité reçoit l’hommage des nymphes et des vierges de Lydie ; Arachné seule n’est point émue ; elle rougit pourtant, mais la rougeur soudaine qui, malgré elle, colore son visage, s’évanouit aussitôt ; pareille à l’air qui se teint de pourpre au lever de l’aurore, et que bientôt on voit blanchir aux premiers rayons du soleil. Elle persiste dans son entreprise ; et, dans sa folle ambition de ravir la palme, elle court à sa ruine ; car la fille de Jupiter ne recule pas devant le défi ; elle cesse de conseiller, et ne diffère plus la lutte.

 

 

                      Aussitôt, prenant place vis-à-vis l’une de l’autre, elles tendent les fils légers qui forment une double série, et les attachent au métier ; un roseau sépare les fils. Au milieu d’eux glisse la trame qui, conduite par la navette affilée, se déroule sous leurs doigts, s’entrelace à la chaîne et s’unit avec elle sous les coups du peigne aux dents aiguës. L’une et l’autre se hâtent, et, la robe repliée autour de leur sein, les habiles ouvrières pressent le mouvement rapide de leurs mains ; le désir de vaincre les rend insensibles à la fatigue. Elles emploient dans leurs tissus la pourpre que Tyr a préparée dans des vases d’airain, et marient les nuances avec tant de délicatesse que l’œil ne saurait les distinguer : tels, réfléchis par la pluie, les rayons du soleil décrivent un arc dont la courbe immense embrasse l’étendue des cieux : il brille de mille couleurs variées, mais le passage de l’une à l’autre échappe à l’œil séduit ; tant elles se fondent aux points qui se touchent ! mais aux extrémités la différence éclate. Sous leurs doigts, l’or flexible se mêle à la laine, et des histoires empruntées à l’antiquité se déroulent sur la toile.

 

 

                     Pallas peint la colline consacrée à Mars près de la ville de Cécrops, et le débat qui s’éleva jadis sur le nom de la contrée. Les douze dieux assis autour de Jupiter sur des sièges élevés, brillent revêtus d’une auguste majesté ; chacun d’eux se fait reconnaître à ses traits ; mais la grandeur royale éclate sur le front de Jupiter. Le roi des mers est debout : il frappe de son long trident des rochers escarpés, fait jaillir un coursier de leur flancs entr’ouverts, et, par ce témoignage de sa puissance, il revendique l’empire de la contrée. La déesse se représente elle-même armée de son bouclier et de sa lance à la pointe acérée ; elle met un casque sur sa tête ; autour de sa poitrine, l’égide qui la protège. Elle frappe la terre de sa lance, et l’on en voit sortir l’olivier tout chargé de ses fruits et de son pâle feuillage : Les dieux sont transportés d’admiration, et Pallas couronne son ouvrage par sa victoire. Cependant, pour qu’un exemple apprenne à sa rivale quel prix elle doit attendre de son audace insensée, elle représente, aux quatre coins de la toile, quatre combats remarquables à la fois par la vivacité du coloris et par la petitesse des figures. A l’un des angles on voit Hémus et son épouse Rhodope de Thrace, aujourd’hui montagnes chargées de frimas, autrefois mortels orgueilleux qui usurpèrent les noms des plus puissantes divinités : dans une autre, c’est la destinée déplorable de la mère des pygmées. Junon, qu’elle avait provoquée, la vainquit, la changea en grue, et la condamna à faire la guerre à ses sujets. Plus loin, c’est Antigone, qui jadis osa se mesurer avec l’épouse du grand Jupiter. La reine des dieux la métamorphosa en oiseau. Ni la gloire d’Ilion, sa patrie, ni celle de Laomédon, son père, ne purent la sauver ; sous le plumage d’une cigogne au long bec, des cris bruyants applaudissent encore à sa beauté. Le dernier angle montre Cinyre, privé de sa famille et embrassant les degrés du temple formés des membres de ses filles ; couché sur le marbre, des larmes semblent couler de ses yeux. Les branches de l’olivier pacifique bordent ce tableau : tel en est le dessin ; la déesse le termine par l’arbre qui lui est consacré.

 

 

                  La jeune Méonienne peint Europe abusée par l’image d’un taureau : l’œil croit voir un taureau vivant, une mer véritable. La fille d’Agénor semble tourner ses regards vers la terre qu’elle vient de quitter ; elle semble appeler ses compagnes, craindre l’atteinte des flots qui bondissent vers elle, et replier timidement la plante de ses pieds. Elle peint Astérie se débattant dans les serres d’un aigle, Léda reposant sous les ailes d’un cygne, Jupiter qui se cache sous la forme d’un satyre, pour rendre mère de deux enfants la belle Antiope, ou sous les traits d’Amphitryon, pour te séduire, ô Alcmène ! qui se change en pluie d’or pour tromper Danaé ; qui devient flamme avec la fille d’Asopus, berger avec Mnémosine, serpent, aux changeantes couleurs, avec la fille de Cérès. Et toi, Neptune, sous les traits d’un taureau menaçant, elle te couche aux pieds de la fille d’Eole ; tu empruntes la figure de l’Enipée pour donner le jour aux Aloïdes ; faux bélier, tu charmes Bisaltis : Cérès, aux blonds cheveux, douce mère des moissons, t’aime sous la forme d’un coursier : sous celle d’un oiseau, tu triomphes de la mère du coursier ailé, de Méduse, dont le front est hérissé de vipères ; et de Mélanthe, sous celle d’un dauphin. Elle donne aux personnages, elle donne aux lieux, les traits qui leur appartiennent. On voit Apollon prendre l’habit grossier d’un pâtre, ou le plumage d’un vautour, ou la crinière d’un lion aux larges flancs, ou devenir berger pour séduire Issé, la fille de Macarée. Bacchus abuse Erigone, sous la forme mensongère d’un raisin, et Saturne, transformé en cheval, fait naître le centaure Chiron. Autour de la toile serpentent, comme une bordure déliée, des rameaux de lierre entrelacés de fleurs.

 

 

                   Ni Pallas ni l’Envie ne pourraient rien reprendre dans cet ouvrage. La déesse, à la chevelure d’or, irritée du succès de sa rivale, déchire la toile où sont représentées les faiblesses des dieux ; elle tient encore à la main la navette de buis de Cyrotus : trois et quatre fois elle en frappe la tête de la fille d’Idmon. L’infortunée ne peut supporter cet affront ; dans son désespoir, elle se suspend à un cordon, et cherche à s’étrangler. Touchée de compassion, Pallas adoucit son destin : « Vis, lui dit-elle, malheureuse ! vis, mais toujours suspendue. La même peine (garde-toi d’espérer un meilleur avenir) est imposée à tes descendants jusqu’à la postérité la plus reculée » . Elle dit, et s’éloigne en répandant sur elle le suc d’une herbe vénéneuse. Tout à coup, atteints de ce fatal poison, les cheveux d’Arachné tombent, son nez et ses oreilles disparaissent, sa tête et tous ses membres se rapetissent ; des doigts longs et grèles sont attachés à ses flancs, et lui servent de jambes ; le reste du corps forme son ventre ; c’est de là que, fileuse araignée, et fidèle à ses anciens travaux, elle tire les fils dont elle ourdit sa toile.

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